Un printemps de courage

Je vous présente aujourd’hui un texte écrit par Jeannine Ouellette qui honore la mémoire de sa mère. Franco-Ontarienne, Jeannine est animée par le même objectif que moi pour la conservation des mémoires. Elle raconte donc avec fierté l’histoire franco-ontarienne sur un site Facebook appelé ELLES.

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Un printemps de courage

Aux yeux des inconnus, cette journée de mai 1958 devait être d’apparence ordinaire, mais dans ma famille, la journée n’avait rien d’ordinaire, car ce jour-là, ma mère Noëlla Guénette Ouellette, alors âgée de 31 ans, montait à bord d’un train à la gare de Kapuskasing. Destination : Montréal.

Une valise à la main, l’autre main probablement posée sur son ventre épaissi par une maternité sur le point de rompre, je m’imagine que ma mère doit avoir jeté un regard triste vers son mari Gérard et ses enfants Raymond (10 ans) et Murielle (7 ans) avant de partir.

Heureusement que Jeanne, la soeur de mon père, avait accepté d’aider à prendre soin de la maisonnée en son absence.

Comme elle devait être anxieuse, ma mère, devant ce long voyage qui l’envoyait au loin ! Enceinte de huit mois et demi, elle s’en allait accoucher de son 5e bébé dans la métropole québécoise. Jamais elle n’aurait pu prédire ce qui l’attendait à Montréal…

Montréal. Une cité si loin du Nord de l’Ontario, surtout à cette époque où les déplacements se faisaient rares. Une « grand ville » au bout du monde pour ma mère qui n’avait jamais voyagé plus loin que Timmins vers l’est et Opasatika vers l’ouest. Sa date approchait et ma mère était bien déterminée de « le réchapper ce bébé-là ». Parole de mère !

Après avoir mis au monde un fils en 1948 et une fille en 1951, ma mère a perdu deux garçons, coup sur coup. L’un, Joseph, mort-né, et l’autre, Roger, mort quelques jours après sa naissance. Ma mère dotée d’une «p’tite santé» s’était même fait dire après la naissance de son premier enfant : Madame Ouellette, il ne faudrait pas que vous ayez d’autres enfants. Cette femme à la santé fragile s’est néanmoins promise qu’elle remplacerait ses deux amours perdus (en l’occurence, moi et ma sœur Lorraine, née trois ans après moi en 1961).

Ma mère m’avait expliqué que Joseph et Roger (mes anges gardiens) avaient été emportés dans la mort par une incompatibilité sanguine (facteur Rhésus). Aujourd’hui, grâce à la prévention et à une meilleure surveillance des femmes enceintes, ce problème sanguin s’est beaucoup raréfié et les accidents graves sont devenus exceptionnels, mais dans les années 50, en région éloignée, les bébés pouvaient trop facilement en mourir.

Cette 5e grossesse allait donc exiger de grandes précautions ! Le médecin avait proposé à ma mère qu’elle accouche de moi dans un grand centre comme Toronto, la possibilité d’une transfusion sanguine étant fort plausible dès ma naissance. Comme ma mère ne connaissait personne à Toronto et qu’elle avait une belle-sœur à Montréal, les arrangements ont été pris avec Marguerite, la sœur de mon père. Endeuillée et appréhensive, Noëlla a quitté ville, mari et enfants pour se rendre jusque dans le Québec avec son bébé dans son ventre. Pauvre elle ! Pas moins de dix-huit heures sur le train !

Une fois rendue à bon port, il lui a fallu une autre bonne dose de courage. Pour une raison qui m’est inconnue, ce n’est pas le médecin qui coordonnait les arrangements avec l’hôpital québécois. Ma mère avait donc sur elle une enveloppe précieuse qui allait lui ouvrir les portes des hôpitaux montréalais : une lettre signée par le docteur et quelques documents de son dossier médical qu’elle devait remettre à l’hôpital au moment où elle se présenterait pour accoucher. Mon père s’était assuré, malgré une situation financière précaire, que ma mère ait tout l’argent qu’il lui fallait pour payer son passage (voyage en train), les services de l’hôpital et sa part «du manger» chez Marguerite pendant au moins quelques semaines. Mais lorsque ma mère s’est présentée à l’hôpital, il y a eu un grave malentendu !

Ma mère ne parlait pas la langue de Shakespeare et les gens qui l’ont accueillie à l’hôpital ne parlaient pas la langue de Molière. Ils ont cru qu’elle n’avait pas d’argent pour payer et ont refusé de l’admettre! Misère de misère! Marguerite, débrouillarde, a emmené ma mère dans un autre hôpital. Celui-ci étant réservé aux filles mères ou aux soi-disant « filles de mauvaise vie », il acceptait toutes les femmes enceintes. Ma mère a mis sa fierté de côté et s’est abandonnée au soins de l’Hôpital Miséricorde. Tout ce qui comptait pour elle était que son bébé soit sauvé.

J’ai été sauvée. Mais ma mère m’a raconté qu’elle a été trois très longs jours sans avoir de mes nouvelles. Dès la naissance, j’avais été transférée à l’Hôpital Ste-Justine. Ma mère avait beau implorer les infirmières de lui donner des nouvelles de sa p’tite, personne ne lui en soufflait mot. «J’ai pâti d’inquiétude pendant trois jours ma fille», me disait-elle quand on jasait ensemble de ce fameux 4 juin 1958. J’ai toujours eu le goût du voyage et ma mère me disait en souriant que c’était parce que j’avais voyagé dans son ventre avant même de venir au monde.

J’ai été baptisée à l’Église St-Jean à Montréal le 15 juin. C’est tante Marguerite qui m’a servi de marraine. Quelques jours plus tard, ma mère a pris la route du retour avec son bébé naissant, mais ne fut pas épargnée de nouvelles angoisses puisque le train en direction du Nord de l’Ontario a déraillé ! Arrêté pendant 36 heures, ma pauvre mère n’a pas dormi une seule seconde, car elle avait trop peur que quelqu’un lui vole son nouveau bébé.

Ma mère est décédée à Kapuskasing en 2001 à l’âge de 74 ans. Après avoir survécu plusieurs drames, dont une enfance marquée par la souffrance, la perte d’une soeur noyée avec ses deux enfants et, plus tard, le deuil de deux de ses fils, une mort douce est venue la chercher un soir de juin. Moi, la p’tite réchappée, je n’ai que de l’admiration pour ma mère, cette femme au grand courage qui me manquera toujours beaucoup. Merci Mom. Merci pour tout.

Jeannine Ouellette

2 commentaires sur « Un printemps de courage »

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